SALON DE LECTURE


 

Le nom de "Reading room" m'a été inspiré par une visite de l'exposition présentée par la Maison européenne de la photographie sur Martin Parr.
Cette installation réunit des livres de photos prises par Martin Parr ainsi que des grands classeurs dont les feuillets plastiques protégent les images des doigts crasseux des visiteurs. Aux murs, des photos de Martin Parr à différentes époques de sa vie.
Le mobilier : un sofa, une table basse, une table de salon et trois chaises autour pour consulter les ouvrages exposés. Cette pièce évoque davantage les décennies passées que le XXIe siècle.
Un
mot, un lien.

Voici ma "reading room" virtuelle, copie miniature de ma "reading room" de papier...

Nota Bene
- La date indique l'année à laquelle j'ai lu le livre et par conséquent recopié cette phrase dans un de mes grands classeurs.
- Quand aucune source n'est mentionnée : j'ai cueilli ces mots dans le poste de télévision.

Voir aussi Le corridor de la Petite Fabrique...



La « caverne de l'amour »
Histoire de l'oeil
Georges Bataille
2005



 
 
René Char


« Quand on est seul[e], quand on se trouve laid, quand vraiment on n'a pas de… on n'a pas de chance sentimentalement [bredouillement] en y mettant beaucoup de bonne volonté, la seule façon encore d'aimer et d'être aimé[e], c'est d'aimer son papier. »
« Surpris par la nuit - Reconnaissance à Violette Leduc », par Mathieu Bénézet
une émission rediffusée sur France Culture le 1er août 2010 à 22 heures 05 (première diffusion le 8 juin 2007)


« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. À te regarder, ils s'habitueront. »
René Char
Les Matinaux


« Je n'ai aucune méthode d'écriture mais je prends des douches : six à huit par jour. »
Aaron Sotkin


« Le vent se lève, il faut tenter de vivre. »
Paul Valéry


« Je crois que je n'aurais pas eu l'idée sérieusement d'écrire s'il ne s'était pas trouvé des gens dans le jugement desquels j'avais confiance et qui m'ont demandé de le faire. S'ils m'en pensaient capable, c'est que je devais l'être. »

«
C'est un roman d'amour tout simplement. [Le Nouvel Amour]. Pendant qu'il est encore temps, il faut bien écrire le sien. Vient le moment où, pour reprendre l'image de Leiris, il convient de prendre le taureau par l'ombre de ses cornes. Je ne peux pas me plaindre de l'accueil fait à ce livre. Ni d'ailleurs à aucun autre. Jusqu'à présent, j'ai toujours eu de la chance. Mais le moins qu'on puisse dire c'est que Le Nouvel Amour a suscité pas mal d'embarras chez certains lecteurs. Il faut dire que le livre offrait de son auteur une image assez différente. Il avait été écrit un peu pour ça. Pour reprendre la métaphore de Leiris (pour laquelle je n'ai aucune prédilection particulière n'ayant jamais assisté à une corrida), un écrivain est quelqu'un qui, en témoignant de la vérité du deuil et du désir, agite un mouchoir rouge face à la "bêtise au front de taureau". Et cela rend littéralement furieux tous ceux - ils sont la majorité - qui, par lâcheté ou par puritanisme, ne peuvent supporte le spectacle de la vérité. Toute l'agressivité qui n'avait pas osé s'exprimer au moment de L'Enfant éternel a pris sa revanche avec Le Nouvel Amour. »

Philippe Forest in Décapage (2011)


« Écrire avec la plus grande rigueur, […], c’est ma façon à moi de posséder les gens que j’aime. Je les fixe, je les mure vivants dans un palais de phrases ; on entendra crier les pierres. »
Jean Genet


« À cœur vaillant rien n'est impossible. »


« Je vadrouille autour de mon passé. »
Henri Calet


« Tu n'as rien à me donner pour que je t'aime ; car même si je n'espérais pas ce que j'espère, tout comme je t'aime je t'aimerais. »
Federico Garcia Lorca


« Tout artiste se coupe une oreille et la cloue sur sa porte afin que les autres viennent crier dedans. »
Katherine Mansfield

« Je ne voudrais pas mourir sans avoir consigné ma croyance que la souffrance peut être surmontée, il faut se soumettre, ne pas résister, l'accueillir, se laisser submerger, l'accepter pleinement, faire de la douleur une part de la vie. »
Katherine Mansfield, Journal, décembre 1920


« Cherchez le besoin qui vous fait écrire. »
Lettre de Rainer Maria Rilke à un jeune poète


« Mes livres sont très souvent une espèce d'explication, de tentative d'échec à la solitude. »
Françoise Sagan

« En écrivant, on est parfaitement seul, bien évidemment, c'est le métier le plus solitaire de la terre. »
Françoise Sagan

« Il n'y a pas de plaisir physique à écrire. Il y a en revanche un plaisir moral énorme. »
Françoise Sagan

« Ça équilibre, d'écrire. Il y a un moment où on est un peu perdu, un peu égaré, et, la contrainte d'un livre vous oblige à revenir, à reprendre votre vie en main. »
Françoise Sagan


« L'heure du courrier aura eu dans ma vie une importance dont j'ai presque honte, et c'est par la facteur que je prends souvent une nette perception de mon existence. JE reçois des lettres avec mon nom sur l'enveloppe DONC 'je suis. »
Jules Supervielle


« Si je connaissais la fin d'un roman, je ne l'écrirais pas. »
Georges Simenon

« On ne fait un personnage qu'avec une multitude de personnages, et encore en ajoutant […] une petite étincelle qui fait que ça devient un être vivant. »
Georges Simenon


« Pourquoi écrit-on ? Il y a d'innombrables raisons ; je crois que la meilleure, c'est celle qu'avait dit Sartre : on écrit aussi par refus. On écrit aussi pour exister. On écrit aussi pour chanter, pour célébrer. Il y a de moins bonnes raisons : on écrit pour continuer. »
Hervé Bazin


« J'ai toujours désiré quelque chose qui touche, dans le sens de toucher à l'épaule, qui arrête et qui évoque. »
Alain-Fournier


« Je n'avais ni l'intention ni l'impression d'écrire un livre. Je prenais simplement des notes, pour raconter autour de moi. Et puis j'ai réalisé qu'un livre était en train de naître. »
Primo Levi


« J'ai écrit ce livre dans des sanglots de joie. »
Pierre Michon
a/s Vies minuscules


« J'ai ressenti à ce moment-là, où j'étais très malheureux, mais pas seulement pour des questions matérielles, pour des raisons sentimentales, j'ai senti que le livre m'apportait un secours, un baume, que j'étais bien avec un livre, c'était un copain. »
Robert Sabatier


« Silence is sexy. »
Einstürzende Neubauten


Biffures
« Alphabet »
Michel Leiris
2006
« Balthazar, triple a que la membrure vigoureuse des consonnes fait tinter comme un gong ou un glas, ainsi que dut sonner au beau milieu du festin la voix du trouble-fête et prophète Daniel quand il interpréta - écolier qui savait fameusement sa leçon ! - la sentence apparue sur le mur comme sur un tableau noir : MANÉ, THÉCEL, PHARÈS ; Éléazar, poignardant l'éléphant entre les pattes duquel il s'était faufilé, énorme voûte qui vient à point pour évoquer le hall spacieux de la gare Saint-Lazare, écho inévitable de son nom auquel répond aussitôt (comme s'il désignait quelque bouilloire ou autre instrument de torture utilisé par Antiochus contre les Macchabées) le mot russe "samovar". »



Neuf fois neuf choses que l’on dit de Mogador
Alberto Ruy Sánchez

Avril 2009
« Le moment est venu où les amants ont les lèvres endolories de se dévorer l'un l'autre.
Même le vent qui les frôle ravive leurs sensations.
À cette heure-là plus qu'à aucune autre, les paroles peuvent être de farouches semeurs de trouble qui, sortis on ne sait d'où avec les souffles qui les portent, rallument l'ardeur dans les veines.
Parce que les amants sont aussi fragiles que du papier exposé à la flamme vive de certaines paroles.

Les amants se regardent avec les doigts, se dessinent et se caressent avec la bouche.

Les amants s'entendent même dans leurs silences.
Les amants se décrivent, se réinventent, recueillent des mots qui sur leurs lèvres semblent inouïs.
La parole d'un amant est un corps éthéré auquel les feux de la chair donnent vie, et qui bat alors à la cadence du sang. »


« Vous qui passiez vos journées, plongé dans de vieux annuaires à la recherche de noms oubliés ou de lieux disparus, vous vous êtes mis à Internet. Cela change-t-il votre manière de travailler ? »
« Cela fait un an et demi que j’ai effectivement découvert Internet. Pour moi, cela ressemble à une fleur élevée de manière artificielle, à un fruit mûri en serre. J’ai besoin d’obstacles, de mystère, il faut que les renseignements que je cherche soient difficiles à trouver pour favoriser mon imagination. Alors, même si la tentation est grande, j’essaie de résister à Internet et de continuer à me plonger dans mes annuaires. »
Patrick Modiano répond à Pascale Frey, La tribune de Genève
27 février 2010



Source inconnue
2006
« Celui qui habitait au sixième a cassé un carreau et toute la lumière de sa vie s'est répandue sur le trottoir. »
Mac Orlan
1954


Source inconnue
2009
« Depuis que j'écris, je compose mes souvenirs. »
Mac Orlan



« Comme on fait son rêve, on fait sa vie. »
Victor Hugo
Vendredi 2 juillet 2010, Alain Veinstein



Petit éloge de la douceur
Stéphane Audeguy
2008


« Cimetière de la douceur

Au cimetière de la douceur on trouve : accort, agnelin, amène, bénin, benoît, beurreux, doucereux, doucet, mansuétude, melliflue, onction (mais nous avons gardé onctueux), paterne (qui fut aussi un prénom), sade (le nom reste connu, mais pas son sens), souef, suaveolence et tomenteux. Nous n'avons ajouté, je le crains, que cool et sympa.

[...]

Service des Messages Succincts

Les SMS ont fait l'objet de critiques virulentes (leur débilité supposée, leur graphie hétérodoxe). Mais ce peut être une façon charmante de communiquer : après tout, ils succèdent aux mots doux, aux télégrammes. En envoyant un tel message, on sait qu'on ne dérangera pas l'autre, puisqu'il suffit de fermer son téléphone pour en différer la réception. Le SMS ne commande pas impérieusement une réponse, mais il l'appelle. Il suppose un art de la légèreté : que demander de plus ? »



« Ne me secouez pas, je suis plein de larmes. »
Henri Calet




« Ami n'entre pas sans désir »
fronton du Palais de Chaillot, Ccté musée de l'Homme (aile Passy), vers la tour Eiffel



L'automne à Pékin
Boris Vian
2006
« Peiné, Athanagore secoua sa tête grisonnante. Tant de méchanceté le confondait avec le mur et Amadis crut le voir disparaître, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Un effort d'accomodation le fit émerger à nouveau au milieu de son champ visuel en friche. »


En lisant en écrivant
Julien Gracq
Editiond José Corti

« Le goût quasi charnel qu'un écrivain (sinon il n'est qu'à peine écrivain) a pour les mots, leur corpulence ou leur carrure, pour leur poids de fruits ronds qui tombent de l'arbre un à un, ou au contraire pour la vertu qu'ils ont de changer "en délice leur absence", de s'évanouir à mesure au seul profit de leur sillage élargi, il arrive qu'il se transforme peu à peu sans se renier tout au long d'une vie. Quand j'ai commencé à écrire, c'était l'ébranlement vibratile, le coup d'archet sur l'imagination que je leur demandais d'abord et surtout. Plus tard, beaucoup plus tard, j'ai préféré souvent la succulence de ces mots compacts, riches en dentales et en fricatives, que l'oreille happe un à un comme le chien les morceaux de viande crue : un peu, si l'on veut, du mot-climat au mot-nourriture, le chemin qui peut mener la prise des contrées de La Chute de la maison Usher à celles de Connaissance de l'Est. »



« À la station Bir-Hakeim, je me suis demandé si elle allait prendre le métro ou alors si elle voulait encore marcher et traverser la Seine. Au-dessus de nous, à intervalles réguliers, le fracas des rames. Nous nous sommes engagés sur le pont. […]
Nous marchions de nouveau. Nous étions arrivés au milieu du pont, à la hauteur de l'escalier qui mène à l'allée des Cygnes. Elle s'est engagée dans l'escalier et je l'ai suivie. Elle descendait les marches d'un pas assuré, comme si elle allait à un rendez-vous. Et elle me parlait de plus en plus vite.
[...]
En bas, nous suivions l'allée des Cygnes. De chaque côté, la Seine et les lumières des quais. Moi, j'avais l'impression d'être sur le pont-promenade d'un bateau échoué en pleine nuit. »
Dans le café de la jeunesse perdue, Patrick Modiano

Au sujet de la Cité Universitaire de l'époque :
« C'qui m'attire dans un lieu c'est quelquefois quand il 'na pas été trop surchargé de regards, qu'ils n'ont pas été regardés pouvait leur donner un certain mystère parce que d'un point de vue imaginaire ils n'étaient pas surchargés de choses littéraires. […] A l'époque où ç'a été construit y'avait encore la zone qui était une sorte de bidonville, y'avait vraiment une sorte de contraste. Une fois qu'on passait les grilles, on avait l'impression d'être dans une sorte de zone franche en fait, comme on dit que certaines villes, comme Tanger, ou, étaient des zones franches. Il faut dire que certains pavillons ressemblent à des hôtels de stations de sport d'hiver ou de villas balnéaires. C'est des endroits où on a l'impression, étant donné l'âge des gens évidemment, des endroits avec ces prairies, ces maisons étranges, on a l'impression d'être à la lisière de sa vie, on a l'impression du fait de ce paysage un peu bizarre qu'il y a un horizon de l'avenie ['vie' ou 'avenir' ?]. »
Empreintes - Patrick Modiano - Deux diffusions sur France 3 en octobre 2007




« 
Pour écrire, j'ai besoin de choses précises, presque de cartes d'état–major. Il faut que je sache que telle personne habite à tel endroit. J'ai besoin de cette précision pour développer une sorte de rêverie... [...] Les lieux ont un pouvoir d'évocationn, un pouvoir de suggestion terrible. Quand certaines personnes ont disparu, on peut les raccrocher à l'immeuble où elles ont vécu. Je cherche toujours les traces des gens, même ceux que je n'ai pas connus. Un quartier me rappelle toujours quelqu'un, les lieux s'imprègnent des destins des gens anonymes qui y ont vécu. Je sens l'odeur du temps. »


Quand je n'écris pas, « je suis toujours à l'état latent, dans des espèces de rêveries. C'est une vie bizarre. Je prends des notes. J'ai des tas de cahiers avec des choses hétéroclites, beaucoup de choses liées au passé. J'ai un gigantesque répertoire de noms propres et de lieux, des gens que j'ai croisés dans ma jeunesse ou des gens de périodes précédentes, de l'Occupation. Je trouve que les gens sont mystérieux. Je ne suis pas un collectionneur ou un maniaque. Je suis comme un photographe qui cherche le meilleur angle pour son modèle. Ma démarche est de trouver le mystère des choses qui paraissent les plus quotidiennes. Je veux mettre ces gens en valeur, leur rendre leur mystère, même à ceux qui paraissent anonymes. »

Propos de Patrick Modiano recueillis par Stéphanie Janicot, Muze n° 41, janvier 2008




« Lorsque je termine un roman, j'ai besoin de commencer aussitôt le suivant, sinon je traverse une dépression post–partum grave. »
Françoise Chandernagor, Lire de mars 2007




Le Lion

Joseph Kessel
1992
« Tamisés par ce qui restait de brume, les abreuvoirs et les pâturages qui foisonnaient de mufles et de naseaux, aiguës, arquées ou massives, et de trompes et de défenses, composaient une tapisserie fabuleuse, suspendue à la grande montagne d'Afrique. »

« Dans l'herbe glissante, le dédale liquide, parmi cette faune prompte, légère, silencieuse, aux sens aigus et farouches, pour y suivre une petite file qui était, au milieu de la brousse et des bêtes, comme une ondine au fond des eaux ou un elfe dans les futaies. »

« La violence de la lumière était encire atténuée par des rideaux en coton épais d'un bleu sourd. »

« Au milieu d'un monde torride qui semblait sur le point de se dissoudre, il y avait deux hommes protégés par le même toit, accablés par la même torpeur, heureux de la même paresse, avec, dans la bouche et le sang, la même douceur de l'alcool.

« Une clarté paisible et vivante se mit à jouer sur l'argenterie polie par les ans, la porcelaine transparente, les frêles fleurs, les rideaux d'un bleu léger. »

« Mais ce n'était pas la peur qui faisait courir le long de mon corps en sueur des frissons brefs et légers à une cadence de plus en plus rapide. »


« Il y a trois choses que l'on peut faire avec une femme... On peut l'aimer, on peut souffrir pour elle, ou en faire de la littérature. »
Lawrence Durell
2006


« J'eus envie de me dire ce mot à moi-même. Seule. Seule. Mais enfin, quoi ? J'étais une femme qui avait aimé un homme. C'était une histoire simple ; il n'y avait pas de quoi faire des grimaces. »
Françoise Sagan
Un certain sourire
2007


« Inconnue, elle était ma forme préférée,
Celle qui m'enlevait le souci d'être un homme,
Et je la vois et la perds et je la subis
Ma douleur, comme un peu de soleil dans l'eau froide. »
Paul Eluard



« Habiter une chambre, qu'est-ce que c'est ? Habiter un lieu, est-ce se l'approprier ? Qu'est-ce que s'approprier un lieu ? A partir de quand un lieu devient-il vraiment vôtre ? Est-ce quand on a mis à tremper ses trois paires de chaussettes dans une bassine de matière plastique rose ? Est-ce quand on s'est fait réchauffer des spaghettis au-dessus d'un camping-gaz ? Est-ce quand on a utilisé tous les cintres dépareillés de l'armoire-penderie ? Est-ce quand on a punaisé au mur une vieille carte postale représentant le Songe de sainte Ursule de Carpaccio ? Est-ce quand on y a éprouvé les affres de l'attente, ou les exaltations de la passion, ou les tourments de la rage de dents ? Est-ce quand on a tendu les fenêtres de rideaux à sa convenance, et posé les papiers peints, et poncé les parquets ? »
Espèces d'espaces
Georges Perec
2007



« La parenthèse est un lieu où l'auteur semble se trouver confortablement installé ; un cocon doux et chaud ; une halte reposante ; il s'y réfugie ; il s'y installe ; il la recherche. Il jouit alors de soi-même, comme à l'abri d'un écran qui lui épargnerait, pour un temps, la dure condrontation avec autrui. Lové à l'intérieur de ces deux courbes, il se met en chien de fusil. Cest à ce signe que Roger Caillois, désireux de trouver une métphore au Livre, fait appel dans le Fleuve Alphée : "Ainsi, depuis que j'ai su lire, je n'ai fait que lire, et n'eût été mon incessante et enfantine curiosité des choses et l'impossibilité pour mon attention de n'être pas la proie du premier objet rencontré, je n'aurais vécu que par l'entremise des livres. Je m'aperçus très lentement que par l'usage qu'ils font et qu'ils poussent à faire des mots, ils tendent à remplacer la perception spontanée de la réalité. véritablement, ils m'avaient attiré dans ce que j'ai appelé la parenthèse."
 »
Traité de la ponctuation française
Jacques Drillon
2007




« Le repas est l'architecte de la vie familiale, imposant notamment une conversation par ailleurs plus aléatoire. Mais cette conversation est difficile dans nombre de ménages, qui doivent donc s'aider de la prothèse télévisuelle, pour masquer le silence et relancer la parole. Ceci explique sa fréquente utilisation. Un Français sur deux regarde la télévision en mangeant lors du repas le plus familial, le dîner, et ces chiffres sont en constante augmentation [...]. Il sont moins importants pour les repas plus individualisés comme le petit-déjeuner, ce qui montre bien que l'attrait télévisuel stricto sensu est secondaire : la télévision lors du repas a d'abord une fonction familiale.

Et aussi.

Jean-Claude Kaufmann, Casseroles, amour et crises - Ce que cuisiner veut dire, 2006

 



« [L]a pensée, comme l'être, se loge dans la plus petite des petites verges, la plus modeste des virgules. »
Jacques Drillon
Traité de la ponctuation française
2007


« Il savait que jamais il n'aurait sous ses doigts le grain de sa peau ni au bout de son nez les odeurs de son corps. L'eau de sa bouche resterait un mystère. Pas question de voir son visage grimacer, tout son corps gigoter, sa voix soupirer. Quant à la voir nue... Pour compenser tout ce qu'il n'aurait jamais il voulait être celui qui saurait tout d'elle. Un but qu'il s'etait fixé quitte à la pousser dans ses retranchements. »
P.
2005




Anne qui se mélange au drap pâle et délaisse
Des cheveux endormis sur ses yeux mai ouverts
Mire ses bras lointains tournés avec mollesse
Sur la peau sans couleur du ventre découvert.
Elle vide, elle enfle d’ombre sa gorge lente,
Et comme un souvenir pressant ses propres chaires,
Une bouche brisée et pleine d’eau brûlante
Roule le goût immense et le reflet des mers.
Enfin désemparée et libre d’être fraîche,
La dormeuse déserte aux touffes de couleur
Flotte sur son lit blême, et d’une lèvre sèche,
Tette dans la ténèbre un souffle amer de fleur.
Et sur le linge où l’aube insensible se plisse,
Tombe, d’un bras de glace effleuré de carmin,
Tout une main défaite et perdant le délice
A travers ses doigts nus dénoués de l’humain
Paul Valéry


« Les yeux sont d'une gaieté brune et chaude sous des sourcils presque droits dont elle préserve l'épaisseur - que je plains ces fronts déflorés par l'épilation ou le trait de crayon, toujours plus ou moins beige, annule par sa platitude tous les jeux de l'ombre et de la lumière ! - [...]. »

« Elle reposait sur le dos, un bras sur l'oreiller, la paume de la main ouverte à mon baiser et l'autre bras perdu dans les sillages que nos corps avaient laissés dans le tumulte des draps. »
Romain Gary
Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable
2005



L'île de la croix d'or
André Dhôtel
1992
« Une courte barbe blanche et des cheveux blancs encadraient son visage tanné. »


Dimanche

Entre les rangées d'arbre de l'avenue des Gobelins
Une statue de marbre me conduit par la main
Aujourd'hui c'est dimanche les cinémas sont pleins
Les oiseaux dans les branches regardent les humains
Et la statue m'embrasse mais personne ne nous voit
Sauf un enfant aveugle qui nous montre du doigt

Jacques Prévert



Choléra

Joseph Delteil
2005
« Je posais mon oreille à la serrure de son nombril. »
« Petit Choléra, voici tes mains dans les miennes et les miennes dans les tiennes ! »
« Il fait chaud et vaste, et je marche devant moi. Tout l'espace s'étale devant mes souliers. Le cuir caresse l'azur. Dix heures du matin ! »

Sur le fleuve Amour
Joseph Delteil
2005

« Quelques étoiles s'emmitouflaient dans tout un ciel d'hermines. »
« Soudain, elle se mit à rire intarrisablement. Ses oreilles devinrent invisiblement roses comme l'intérieur des radis. Ses yeux humides parurent avoir été plongés dans un océan. Puis, elle laissa choir le verre malingre, s'allongea sur un lit de coussins âpres en poil de chamelle, et s'y caressa l'imagination. »



La forme d'une ville
Julien Gracq
2006
« La séduction liée, dans une cité, aux "passages", a des affinités érotiques qui sont de structure évidente et évidentes : hantise des orifices et des conduits secrets, ombreux, chaleureux, qui donnent sur le labyrinthe viscéral, les repaires intimes du vaste corps urbain. »



Journal atrabilaire
Jean Clair
2006

« Demeure une transcendance du papier imprimé, un intouchable du mouvement encré, qui dépasse son usage profane. Tirer un livre qui dormait sur l'étagère, l'ouvrir, commencer de le lire, c'est réveiller une parole assourdie en lui prêtant sa voix. C'est toujours un peu le "Ceci est mon corps... Faites ceci en mémoire de moi". C'est ressusciter, dans l'élection du livre, et perpétuer une présence qui semblait morte ou oubliée : il y a toujours un miracle de la lecture, très proche du mystère de l'Eucharistie, qui nous redonne un corps chaud et familier là où l'instant d'avant il n'y avait que silence et poussière. Le papier imprimé, qui ressort de la poudre accumulée du temps, rejoint le pain enfariné dans cette communion du verbe. »
« Justification, peut-être, de ce journal, cette réflexion de Julien Green : "
Le secret, c'est d'écrire n'importe quoi, parce que lorsqu'on écrit n'importe quoi, on commence à dire les choses les plus importantes". »


Thérèse Desqueyroux
François Mauriac
1995

« Trop d'imagination pour te tuer, Thérèse. »

« La peur est le commencement de la sagesse. »


« tout regard habituel, dit Proust, est une nécromancie. »
Cet absent-là
Camille Laurens ; Figures de Rémi Vinet
2006


« Au café Morik - Café-poèmes ordinaires
Gaspillage subtil du temps entre les lèvres »
Le temps d'un café
Plamen Doynov
Café-poèmes traduits du bulgare par Ralitsa Frison-roche

« Au café Mozart
Cafés et cocktails de café

Mozart

Café serré, extrait d'un mélange très fin,
À peine perceptible. Saisi d'un trouble amer,
J'entends vaguement un air
Joué sur les cils d'une femme
Par les lèvres de son amant
Murmurant, murmurant des mots de désir. »
Le temps d'un café
Plamen Doynov
Café-poèmes traduits du bulgare par Ralitsa Frison-roche

« Bercé de pensées nostalgiques pour cette époque révolue, Plamen Doynov flâne dans les rues de Budapest. Il s'arrête au Gerbeaud au décor somptueux, puis au Central, rendez-vous des écrivains hongrois. Au Mozart, il rêve en musique. Mais c'est au Morik, derrière ses vitrines crépusculaires et ses flacons de verre, qu'il trouve le plus souvent refuge pour déguster les cafés et les cocktails de café que sa carte lui propose.
Et comme tant d'écrivains avant lui, il en résiste pas à l'envie d'écrire. Un cahier, un stylo, une table à plateau de marbre, le parfum du petit matin, c'est tout ce qu'il lui faut pour composer des poèmes. Il commande un café, il en prend une gorgée, puis il s'abandonne à ses rêveries. Son café se transforme en encrier qui entraîne sa plume au loin, vers des souvenirs et des visions instantanées, vers des pays aimés et des histoires ignorées. Et chaque café devient un poème […].
Chaque poème devient ainsi un café-poème : une miniature en vers qui capte les impressions et les désirs éprouvés les temps d'un café. Il devient aussi une recette pour préparer un café aux saveurs insolites. »
Ralitsa Frison-roche
Le temps d'un café
Plamen Doynov
Café-poèmes traduits du bulgare par Ralitsa Frison-roche


« Frédéric finit bien avant elle. Il alluma une cigarette.
Tout en fumant, il observait Laure. Il la regardait manger, boire, et ses yeux étaient aussi noirs, aussi brillants que les olives qui garnissaient la pizza. »
Vendredi soir
Emmanuèle Bernheim
2006


« Des talents de tricoteuse de mots, d'images et d'esprit d'où se dégage ton parfum unique. »
Le Cousin
2006




Ainsi parlait Zahathoustra
Nietsche
« Il faut du chaos en soi pour donner naissance à une étoile dansante. »




Miroslav Tichy
« C'est seulement du chaos que quelque chose de nouveau émerge. »




Journal
Virginia Woolf

« Samedi 13 décembre 1924

Je parcours maintenant au grand galop Mrs Dalloway, retapant le livre presque en entier, depuis le début, ce qui est plus ou moins ce que j'ai fait avec La traversée des apparences, bonne méthode, je crois, car ainsi on en vient à passer un pinceau mouillé sur le tout, fondant les uns dans les autres des morceaux qui ont été composés séparément et qui ont séché.[...] Et comme je crois l'avoir déjà dit, j'ai l'impression qu'il m'a fait pénétrer profondément dans les couches les plus riches de mon esprit. Je pux maintenant écrire et écrire indéfiniment : pas de plus grand bonheur au monde
. »



« En 1860, Paris est en pleine expansion. On annexe les onze communes qui l'enserrent, au nombre desquelles se trouvent Montmartre, Belleville, les Batignolles, Grenelle. Elles deviendront les nouveaux arrondissements de la capitale. La frontière entre Paname et sa banlieue est alors repoussée jusqu'aux fortifications, construites entre 1840 et 1845 par le ministre de l'Intérieur Adolphe Thiers, et qui étaient censées protéger la ville contre l'envahisseur prussien. Tout au long de cette enceinte de sûreté, mesurant trente-quatre kilomètres et comprenant quatre-vingt-quatorze bastions, des portes défensives sont construites pour contrôler l'entrée dans la capitale. Il est également décidé de maintenir entre ces fortifications et la banlieue, une zone militaire de deux cent cinquante mètres, non constructible. Le petit peuple de Paris, les ouvriers, les exclus, les parias, les incurables, sont rejetés dans la banlieue. La "zone", faite de monticules d'herbe rase, de terrains vagues, devient le repaire de prédilection des mendiants, des chiffonniers, des roulottiers et des vagabonds qui, faisant fi de l'interdiction, érigent toutes sortes de baraques de bois et aménagent des petits jardins potagers. Cette "zone" est également le lieu de tous les crimes et trafics ; la police n'ose s'y aventurer. Ce sont les fameux "fortifs", une ceinture noire, réputée pour avoir abriter les bandes de Belleville, opérant loin des lumières des boulevards. La plus célèbre est celle de Pleigneur, alias Manda, le chef des "apaches". La légende raconte que des journalistes inspirés auraient donné ce surnom aux clans rivaux qui s'opposaient sur le pavé parisien à coups de couteau, de sabre et de revolver. »
Jean-Jacques Bedu, "Avant-propos" à L'équipe, le roman des fortifs.
2006
Plus d'infos sur les fortifs (voire "enceintes").


L'étranger
Alber Camus
1996
« J'ai pensé alors qu'il fallait dîner. »


« Elle avait de fines attaches et la peau blanche comme du lait. Des cheveux auburn qui frisaient en séchant. Le dimanche elle courait le long de la seine. J'eusse aimé plutôt qu'elle courût après moi. »
P.
2005


De chair et d'âme
Boris Cyrulnik
2007
« On peut aussi décourvrir en soi et autour de soi quelques moyens qui permettent de revenir à la vie et de reprendre un développement, tout en gardant la blessure dans sa mémoire. Là, on parlera de résilience. »




Annie Ernaux & Marc Marie, L'usage de la photo, 2005


« Parfois on a la faiblesse d'aimer ce qu'on fait. »
Michel Déon


Démons et merveilles
Vents et marées
Au loin déjà la mer s'est retirée
Et toi
Comme une algue doucement caressée par le vent
Dans les sables du lit tu remues en rêvant
démons et merveilles
Vent et marées
au loin la mer s'est retirée
Mais dans tes yeux entr'ouverts
Deux petites vagues sont restées
Démons et merveilles
Vents et marées
deux petites vagues pour me noyer


Jacques Prévert


« Ce n'est pas parce que le vilain petit canard trouve une famille cygne que tout est liquidé. La blessure est écrite dans son histoire, gravée dans sa mémoire, comme si le vilain petit canard pensait : "Il faut frapper deux fois pour faire un traumatisme." [Freud A., 1936, Le Moi et les mécanismes de défense] Le premier coup, dans le réel, provoque la douleur de la blessure ou l'arrachement du manque. Et le deuxième, dans la représentation du réel, fait naître la souffrance d'avoir été humilié, abandonné. "Et maintenant, que vais-je faire avec ça ? Me lamenter chaque jour, chercher à me venger ou apprendre à vivre une autre vie, celle des cygnes ?"
Pour soigner le premier coup, il faut que mon corps et ma mémoire parviennent à faire un lent travail de cicatrisation. Et pour atténuer la souffrance du deuxième coup, il faut changer l'idée que je me fais de ce qui m'est arrivé, il faut que je parvienne à remanier la réprésentation de mon malheur et sa mise en scène, sous votre regard. Le roman de ma détresse vous touchera, la peinture de mon orage vous blessera et la fièvre de mon engagement social vous forcera à découvrir une autre manière d'être humain. À la cicatrisation de la blessure réelle, s'ajoutera la métamorphose de la représentation de la blessure. Mais ce que le petit canard mettre longtemps à comprendre, c'est que la cicatrice n'est jamais sûre. C'est une brèche dans le développement de sa personnalité, un point faible qui peut toujours se déchirer sous les coups du sort. Cette fêlure contraint le petit canard à travailler sans cesse à sa métamorphose interminable. Alors, il pourra mener une existence de cygne, belle et pourtant fragile, parce qu'il ne pourra jamais oublier son passé de vilain petit canard. Mais, devenu cygne, il pourra y penser d'une manière supportable.
Ce que signifie la résilience, le fait de s'en sortir et de devenir beau quand même, n'a rien à voir avec l'invulnérabilité ni avec la réussite sociale. »

Boris Cyrulnik
, Les vilains petits canards, Editions Odile Jacob

« La métaphore du tricot de la résilience permet de donner une image du processus de la reconstruction de soi. Mais il faut être clair : il n'y a pas de réversibilité possible après un trauma, il y a une contrainte à la métamorphose. Une blessure précoce ou un grave choc émotionnel laissent une trace cérébrale et affective qui demeure enfouie sous la reprise du développement. Le tricot sera porteur d'une lacune ou d'un maillage particulier qui dévie la suite du maillot. Il peut redevenir beau et chaud, mais il sera différent. Le trouble est réparable, parfois même avantageusement, mais il n'est pas réversible. »

Boris Cyrulnik
, Les vilains petits canards, Editions Odile Jacob

« [...] la principale arme pour affronter l'adversité, c'est la fantaisie. L'aspect répétitif des reproductions artistiques constitue un entraînement, une sorte d'apprentissage, qui permet d'intégrer le traumatisme, de digérer le malheur en le rendant familier et même agréable une fois métamorphosé. La reproduction de l'événement qui, avant la fantaisie n'était qu'une horreur non représentable, devient belle, utile et intéressante. Attention ! Ce n'est pas le malheur qui devient agréable ! Au contraire ! C'est la représentation du malheur qui affirme la maîtrise du traumatisme et sa mise à distance en tant qu'oeuvre socialement stimulante. En dessinant l'horreur qui m'est arrivée, en écrivant la tragédie que j'ai dû subir, en la faisant jouer sur les théâtres de la ville, je transforme une souffrance en un bel événement, utile à la société. J'ai métamorphosé l'horreur et désormais ce qui m'habite, ce n'est plus la noirceur, c'est sa représentation sociale que j'ai su rendre belle afin que les autres l'acceptent et en fassent leur bonheur. [...] La transformation de ma terrible expérience sera utile à votre succès. Je ne suis plus le pauvre petit qui gémit, je suis celui par qui le bonheur arrive . »
Boris Cyrulnik
, Les vilains petits canards, Editions Odile Jacob


« Une alerte émotionnelle dans la journée entraîne la nuit suivante une alerte onirique. »

Boris Cyrulnik
, Les vilains petits canards, Editions Odile Jacob


« Le talent suprême consiste à exposer son malheur avec humour. Quand cette métamorphose de la représentation est possible, l'événement douloureux aura subi le même cheminement que dans le théâtre ou le dessin. »
Boris Cyrulnik
, Les vilains petits canards, Editions Odile Jacob


« [...] tous ceux qui ont eu à surmonter une grande épreuve décrivent les mêmes facteurs de résilience. En tête, vient la rencontre avec une personne signifiante. Parfois une seule a suffi [...] [à] donn[er] corps à la simple signification : "Il est possible de s'en sortir." Tout ce qui a permis de renouer le lien social a permis de remanier l'image que le blessé se faisait de lui-même. »
Boris Cyrulnik
, Les vilains petits canards, Editions Odile Jacob



« Un jour, sur un quai, un homme de taille moyenne tenait à la main un sac très lourd. Cet homme, c'était moi, mais ce n'était pas mon sac. C'était celui d'une femme. Je ne le connaissais pas. Je suis monté avec elle dans le train. »
Christian Oster
Dans le train (incipit)
2005

« Qu'elle n'attendait pas, selon toute apparence. L'homme, élégant, âgé, peut-être veuf, ai-je pensé, sûrement veuf, ai-je décidé, grand, en costume, avec des chaussures chères, est allé s'asseoir à mi-distance entre elle et moi, occupant, en même temps qu'un troisième siège, l'angle le plus aigu du triangle isocèle dont nous formions maintenant les sommets. »
Christian Oster
Dans le train
2005

« J'en ai rencontré d'autres, des gens. Ca faisait une éternité que je n'avais pas vu autant de monde. La composition socioprofessionnelle de l'hôtel des Voyageurs s'est révélée variée. Je crois même avoir dérangé un maçon, un type qui portait sur la main qu'il m'a tendue en ouvrant, comme s'il guettait mon arrivée depuis un moment, ce qui m'est apparu comme des traces de plâtre. Un homme charmant, à l'invitation duquel je n'ai pas répondu, en dépit de son insistance. Il s'ennuyait, m'a-t-il dit, dans sa chambre et s'apprêtait à la quitter pour prendre un verre. Il voulait que nous le prissions à l'intérieur, ce verre, derrière cette porte qu'il s'apprêtait à refermer, et je me suis inquiété. Je n'ai pas au l'audace ni même le temps de lui demander pour quelle raison ses mains n'étaient pas tout à fait nettes, et j'ai supposé qu'il s'était dépêché de partir en week-end, seul comme un chien, au sortir de son chantier, dans l'espoir qu'un séjour àl'hôtel lui ferait définitivement perdre, peut-être à la faveur d'un suicide, le goût de vivre qui à l'évidence avait commencé de le quitter en même temps qu'une femme, supposai-je, à seule fin de me rassurer sur le sens de sa proposition. »
Christian Oster
Dans le train
2005


La Seine a rencontré Paris

Qui est là
toujours là dans la ville
et qui pourtant sans cesse arrive
et qui pourtant sans cesse s'en va
C'est un fleuve répond un enfant
un devineur de devinettes.
Et puis l'œil brillant il ajoute
et le fleuve s'appelle la Seine
quand la ville s'appelle Paris
et la Seine c'est comme une personne
des fois elle court elle va très vite
elle presse le pas quand tombe le soir
des fois au printemps elle s'arrête et
vous regarde comme un miroir.
Et elle pleure si vous pleurez
ou sourit pour vous consoler
et toujours elle éclate de rire quand
arrive le soleil d'été...

Jacques Prévert


« Je suis un anormal. On l'a dit, assez. Je l'ai senti. Les mouvements des yeux qui passent à l'examen chaque parcelle de mon être me l'apprennent : tel regard fixe le mien puis descend, là précisément où se trouve la preuve qu'il recherche : "Il est handicapé". Parcours des yeux, quête insistante du talon d'Achille, de la faiblesse.
Ce que la plupart des gens perçoivent, c'est l'étrangeté des gestes, la lenteur des paroles, la démarche qui dérange. Ce qui se cache derrière, ils le méconnaissent. Spasmes, rictus, perte d'équilibre, ils se retranchent derrière un jugement net et tranchant, sans appel : voici un débile. Difficile de changer cette première impression, douloureux de s'y voir réduit sans pouvoir s'expliquer. »
Alexandre Jollien
Le métier d'homme
2007



« Je cherche des noms […] je fais un plan et de leur maison, leur ville - si ville il y a - ou de leur campagne, et ça j'ai besoin de savoir que telle porte s'ouvre en tournant à gauche ou en tournant à droite, que devant la porte y'a la lumière qui vient de tel côté etc. »
Simenon

Simenon maigrit de 1,5 kg chaque fois qu'il termine un livre.

« Puis je me dis : étant donnés ces gens-là, que peut-il leur arriver qui les oblige à aller au bout d'eux-mêmes ? »
Simenon



« On peut entendre sa voix par deux circuits différents. Quand on prononce un mot, il va de nos lèvres vers le pavillon de l'oreille, c'est le circuit externe. Le circuit interne relie directement les vibrations de notre larynx et notre propre oreille par la conduction osseuse et parfois le canal de la trompre d'Eustache. » D'où le fait que nous ne reconnaissons pas notre voix telle que nous l'entendons quand nous parlons, et telle que nous l'entendons quand elle est enregistrée au préalable, sur un support analogique ou numérique.
Jean Abitbol, Robert Laffont


La voix, « caresse de l'âme ».
George Sand


PIECE DE COEUR

- Puis-je déposer mon cœur à vos pieds.
2 - Si vous ne salissez pas le plancher.
1 - Mon cœur est propre.
2 - C'est ce que nous verrons
1 - Je n'arrive pas à le sortir.
2 - Voulez-vous que je vous aide.
1 - Si ça ne vous ennuie pas.
2 - C'est un plaisir pour moi.
Moi non plus je n'arrive pas à le sortir.
1 - (pleurniche)
2 - Je m'en vais procéder à l'extraction
Sinon pourquoi aurais-je un canif.
Il n'y en a pas pour longtemps.
Travailler et ne pas désespérer.
Bon, eh bien le voilà. Mais
C'est une brique. Votre cœur
C'est une brique
1 - Oui, mais il ne bat que pour vous.

Heiner Müller
2005


"Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi la gauche."
Méditation biblique sur l'éthique du Sermon sur la montagne.
"Si quelqu'une te bise sur la joue gauche, tends-lui aussi la droite surtout si c'est Balthazar."
P., 2005



« L'écriture conserve, elle est le substitut de la mémoire, et en même temps, elle enterre, parce qu'elle peut dispenser de garder le souvenir vivant en soi. »
Les baromètres de l'âme. Naissance du journal intime
Pierre Pachet



« Pour le moment, ce journal est encore un être mixte et hybride, semainier, agenda, procès-verbal, inquisiteur, confident, garde-notes, mais où deux rôles dominent : celui de greffier qui constate et celui de Nestor qui sermonne. Statistique et monitoire, c'est également fastidieux. Aussi est-il peu amusant à relire. Cependant s'il a été utile à écrire, il a une excuse. »
Du journal intime
Henri-Frédéric Amiel



« La famille de l'auteur regimbe à l'idée d'être utilisée, mais l'utilisation est la clef de la fonction thérapeuthique de l'écriture des Mémoires. Utiliser les choses les rend banales : on les rend présentables dès lors qu'on les agence comme on veut. »
J'y suis presque
Nuala O'Faolain
2009



L' « ethnologie de la plage »
Jean-Didier Urbain, Sur la plage - Moeurs et coutumes balnéaires, Essais Payot


« [E]ntre grèves de rêve et enfers balnéaires, il semble bien que l'agglutination humaine sur les plages, avec ses bruits et ses concentrations, cache plus de choses que n'en révèlent ses critiques classiques, à savoir un désir de rassemblement - avec ses règles, ses rites et ses coutumes - que régissent des stratégies complémentaires de proximité et de distance, d'agrégation et de division, de mimétisme et de différenciation. »

« Philippe Perrot note que "dans la promiscuité balnéaire les mécanismes de distance corporelle et de régulation gestuelle fonctionnent avec une rigueur toute puritaine" [in Le corps féminin]. En effet, entre transparence et opacité, tout se met en place ici à travers un jeu d'installation ambivalent, fait de conctact et de séparation, d'exhibitionnisme et de pudeur, de palpation tolérée de la chair par le regard et de protection vigilante d'une intimité ou d'un corps offerts mais intouchables. Dans sa complexité et ses contradictions constitutives, la société des hommes nus émerge ici, héritière de la conquête hédoniste du rivage, selon un mode de sociabilité qui fait penser à ce paradoxe : celui du porc-épic en hiver.
Quand l'hiver est glacé, les porcs-épics tentent de se rapprocher pour se procurer de la chaleur. Ils se piquent donc et ne peuvent ni tout à fait vivre seuls ni tout à fait vivre en commun. »


« Lire ? Très important la lecture - et très révélateur aussi. Contrairement au touriste qui circule sans cesse et n'a pas le temps de lire, sinon son guide, en marchant, en voiture, en train, en avion ou le soir, dans sa chambre d'étape, le villégiateur a le temps et lit parfois beaucoup. Il arrive même souvent sur la plage avec des ouvrages qu'il a accumulés pendant l'année pour les vacances comme d'autres font provision de confitures pour l'hier. Généralement, ce sont des romans [« A elles seules, la littérature et la lecture de vacances mériteraient une analyse approfondie. »], c'est-à-dire des univers fictionnels, imaginaires, dans lesquels, entre deux bains, il se plonge de longues heures, se fermant au reste du monde comme en une sorte d'apnée narrative. Ce faisant, il s'isole davantage encore de l'extérieur.
L'actualité est nettement moins appréciée ou recherchée. Elle est toujours une intrusion de l'histoire au Paradis, une souillure, un pavé dans la mare ou le retour de la gravité dans un monde en apesanteur. »


Jean-Didier Urbain, Sur la plage - Moeurs et coutumes balnéaires, Essais Payot

Auteur de Les vacances
Voir aussi : Le tour du monde la plage
2006


« Quand j'avais huit ans, je voulais être boulanger. Je voulais être boulanger parce que je suis très frileux et je me disais là, comme ça, je serai toujours sûr d'avoir chaud. Et puis je me disais un boulanger ça ne travaille pas toute la journée et par conséquent ça peut lire des livres. »
Albert Cohen

« Madame, vous êtes verte. »
Antonin Artaud à une inconnue sur le boulevard du Montparnasse

« Je me suis bien amusé. Au-revoir et merci. »
Romain Gary, qui s'est tiré une balle dans une tête


« Des vérifications entreprises avec diligence ne tardèrent pas à démontrer qu'en effet la plupart des tableaux de la collection Raffke étaient faux, comme sont faux la plupart des détails de ce récit fictif, conçu pour le seul plaisir, et le seul frisson, du faire-semblant. »
Un cabinet d'amateur

Georges Perec
2006


« Je suis votre petite grenouille aimante. »
Simone à Nelson

« Mon crocodile bien-aimé »
Simone à Nelson



« La grille alvéolée de ce rasoir me rendait euphorique comme un vieil alcool, et je me disais que vraiment les objets valaient mieux que les gens.
Quand j'ai appuyé sur le bouton, il s'est mis à feuler, et la barbe coupée à ras s'est vue aspirée au fur et à mesure dans le réceptacle prévu à cet effet. Lorsque l'opération serait terminée il me suffirait de le vider dans le caniveau. Ma vie est faite de ces satisfactions prosaïques, elle n'est pas plus ratée qu'une autre. »
Régis Jauffret
Asiles de fous
2006



« J'écris sur des bouts de papier en général, au dos des invitations où je ne vais pas ou au dos des factures et puis… ou au dos des chèques si je suis dehors. »
Robert Sabatier

« J'ai écrit ce livre dans des sanglots de joie. »
Pierre Michon
Au sujet probablement de Vies minuscules

« Peaudouce, le savon qui mousse sur vos frimousses. Si Peaudouce m'était offert, j'y prendrais un plaisir extrême. »
Robert Desnos, mort en déportation

« J'm'embête à la campagne, le cycle des saisons me déprime alors j'essaie de trouver parfois des trucs pour un fond de dessin. »
Roland Topor

« Dos : partie du corps de vos amis que vous avez le privilège de contempler dans l'adversité. »
Sacha Guitry

« Si j'en avais le pouvoir, j'interdirai la littérature enfantine et je condamnerai les enfants à chercher leur butin dans la littérature tout court. »
Marcel Aymé

« L'heure du courrier aura eu dans ma vie une importance dont j'ai presque honte, et c'est par le facteur que je prends souvent une nette perception de mon existence. JE reçois des lettres avec mon nom sir l'enveloppe DONC je suis. »
Jules Supervielle

« Le souvenir de mon enfance est une boule dans la gorge, une boule qui m'étouffe. »
Henry Miller



L'angoisse, « c'est une sorte de ventouse posée sur l'âme. »
Antonin Artaud, L'Art et la Mort, 1929




« Audrey, la femme de Simon, avait disparu. Par amitié, je l'ai attendue avec lui. Il est vrai que j'en avais assez d'attendre Clémence qui, ignorant que je lui fixais des rendez-vous, puisque je ne l'en prévenais pas, ne me laissait aucune chance de la revoir. »
Christian Oster
Les rendez-vous (incipit)
2005

« Je ne voulais néanmoins pas ressortir pour dîner à l'extérieur. Seul chez moi aussi du reste. Mais, chez moi, il n'y a que moi pour le savoir. Ca m'aide. »
Christian Oster
Les rendez-vous
2005

« Il n'y avait que des enveloppes à fenêtre, dans la boîte. Je ne connais pas grand-chose au monde de plus décevant que les enveloppes à fenêtre. Peut-être la carte postale du cousin dont on reconnaît immédiatement l'écriture maladroite, parce qu'il tient à nous, le cousin, il tient à nous qui ne sommes rien et il fait comme si on était quelqu'un et alors c'est pire, il nous crucifie, le cousin, avec sa carte postale de personne, juste le signe que nous aussi on n'est personne, et que personne ne nous parle.
Par chance, il n'y avait pas de carte postale de cousin, ce soir-là. Je pris donc les enveloppes à fenêtre, et sollicitai la centrale à clef électronique, juste au-dessous des barrettes de l'interphone, pour ouvrir la porte vitrée. Je notai au passage que je n'avais pas encore apposé mon nom sur la barrette qui me concernait, et où je continue à m'appeler Truong, même si c'est moi qui habite là maintenant. Ca ne me gênait pas plus que ça, d'ailleurs, ce nom d'un autre, si j'avais eu envie de sourire j'aurais même dit que ça m'amusait, mais n'exagérons rien, ça ne m'amusait pas, mettons que ça m'était égal. »
Christian Oster
Les rendez-vous
2005


« Je ne demande ni prix ni argent mais je voudrais que Le grand Meaulnes fût lu. »
Alain-Fournier

« J'ai toujours désirer quelquechose qui touche, dans le sens de toucher à l'épaule, qui arrête et qui évoque. »
Alain-Fournier


« Tout ce qui se passe entre les deux couvertures relève du possible et du contingent. tout peut arriver à l'intérieur d'un livre : les rêves les plus fous et les plus grandes extravagances, mais attention, une fois que vous l'aurez fermé, son pouvoir est perdu comme celui de la lampe d'Aladin. »
Michel Melot
Livre,
L’œil neuf éditions
2006

Et aussi...
« Le fermoir avait, du temps des manuscrits sur parchemin, la fonction de tenir plane des feuilles qui avaient tendance à onduler. Mais la pratique du fermoir s'est poursuivie alors même que cette fonction n'avait plus lieu d'être, notamment dans des livres voués à l'usage intime comme les albums de photographies aux lourdes pages cartonnées. Leur présence alors n'a d'autre fonction que celle d'annoncer un trésor ou un secret. Le fermoir joue le rôle du sceau qu'il faut briser pour ouvrir le livre dont il garde l'entrée. »
« "Le livre est un morceau de silence dans les mains du lecteur. Celui qui écrit se tait. Celui qui lit ne rompt pas le silence." »
Pascal Quignard, cité par Michel Melot
« Le livre-édifice
Le livre évoque aussi la maison : sa couverture, une fois ouverte, devient pentue comme un toit sous lequel le lecteur s'abrite. »
« Le mur [de la ville] tient lieu de page et s'insère dans un autre tissu aussi ordonné et stable que celui du cahier, celui de la ville. »
« L'enfer des bibliophiles
[L'amour du livre] peut [...] pousser à des extrémités comme ce bibliophile qui alla jusqu'à rechercher et détruire le second exemplaire d'un livre dont il voulait être l'unique détenteur. »

« éclaboussues de pensées. »
Michel Melot, au sujet des papiers de la boîte verte de Marcel Duchamp

« Duchamp est peut-être le premier à avoir publié ses brouillons commes des oeuvres achevées, reproduits en fac-similé, quatre-vingt-quatre bouts de papiers jetés dans sa Boîte verte éditée en trois cents exemplaires, en 1934. Pour cela, il a redéchiré, avec l'aide d'un pochoir (et, dit-on, de sa concierge), chacun des fragments, imprimés sur les mêmes papiers patiemment retrouvés que l'original Il inventa aussi le "kaléidoscope littéraire", qui consiste à secouer des textes dans un bocal et, dérisoire hommage à Mallarmé, le "hasard en conserve". »
« La folie du livre fut exacerbée à la fin du siècle. Bien des écrivains en furent atteints, jusqu'aux excentricités de Des Esseintes, qui "résolut, en fin de compte, à faire relier ses murs comme des livres, avec du maroquin, à gros grains écrasés, avec de la peau du Cap, glacée par de fortes plaques d'acier, sous une puissante presse." Le héros de A rebours pouvait ainsi vivre dans la peau d'un livre. »
« Les livres qu'on ne lit pas
"Je continue à faire semblant de ne pas être aveugle, je continue à acheter des livres, à en remplir ma maison." »

Jorge Luis Borges, Le livre, cité par Michel Melot
« La double nature spatio-temporelle du livre a suscité des formes hybrides. Dans l'ordre de la durée, le calendrier ou l'agenda sont des livres organisés dans le temps. [...] [T]ous les genres où le temps peut être figuré par un espace ont fleuri dans le livre : journal intime, mémoires, chroniques, livres de raison... »



« Guillaume l'avait détrompée : les journées d'un mécano, ce n'était pas ce qu'elle croyait. Un jour, il conduisait un TER avec des horaires d'employé de banque et le lendemain il tirait un convoi de céréales toute la nuit. Le plus souvent, il allait chercher sa machine au dépôt avant l'heure de pointe et parfois il attendait des heures sur une voie de garage avant qu'on l'attelât à ses wagons. »
Philippe Routier
Le passage à niveau
2008



« Je ne gâcherai pas mes jours à tenter de prolonger ma vie. Je veux brûler tout mon temps. »
Jack London

« J'écris pour faire plaisir à beaucoup et en emmerder quelques-uns. »
Jacques Prévert


« Je m'appelle Gavarine, et je voudrais dire quelquechose.
Un soir que je rentrais chez moi, je me suis arrêté devant la porte. Au vrai, ce n'était pas exactement ma porte. Vitrée, elle se contentait de fermer le couloir de mon immeuble. [...]
Je mettais rarement mes clés dans une poche. Je les rangeais plutôt dans ma serviette. Mais j'avais, quelque part, oublié ma serviette. Or, jusque-là, je n'avais jamais égaré ma serviette. C'est ce qui m'avait arrêté, devant ma porte. [...]
En la circonstance, je préfère être franc. Sans ma serviette, je n'étais rien. Je me sentais nu. Par exemple, sans elle, je ne sortais pas. Même pour descendre chercher du pain, fût-ce du pain, je la prenais avec moi. Je glissais le pain à l'intérieur, obliquement, le croûton en proue, dépassant de l'ouverture que ménageait, sur ce modèle, le rabat en position cliquée.
Je possédais en effet jusqu'alors une serviette à clic. C'avait été mon choix le jour où je l'avais achetée, je n'en avais pas voulu d'autre. Et, depuis, je m'étais habitué à ce clic, je n'imaginais même plus de serviette, en général, autrement qu'à clic. »
Christian Oster
Mon grand appartement (incipit)
2005

« Des gens entraient dans le café, j'avais attendu de les voir sortir. Le prochain qui sort, m'étais-je dit, je sors aussi. Mais, quand le prochain était sorti, moi, Gavarine, j'étais resté. J'avais attendu le prochain. Et ainsi de suite. Je n'arrivais pas à quitter le café. J'étais finalement sorti quand quelqu'un était entré. »
Christian Oster
Mon grand appartement
2005

« J'étais content d'avoir sauté un repas. C'est un début, me dis-je.Le début de quoi ? De la faim, plaisantai-je. Sérieusement, je me voyais bien en ascète. Mais je n'avais pas faim. »
Christian Oster
Mon grand appartement
2005


« Ce qui arrive une fois arrive toujours. »
Cesare Pavese

« La chose la plus secrètement et le plus atrocement redoutée arrive toujours. »
Cesare Pavese

« Et pourtant mon seul désir, mon unique but et mon vœu le plus cher est de disparaître. »
Raymond Queneau


« La timidité
Il avait un tel souci de ne pas causer de dérangements qu'il referma la fenêtre derrière lui, après s'être jeté dans le vide, du haut du 6e étage. »
Sans nom


Alicante

une orange sur la table
ta robe sur le tapis
et toi dans mon lit
doux présent du présent
chaleur de ma vie

Jacques Prévert



Lipogramme en i et a
1995 - En classe, nous écrivons des lipogrammes.
« Mortel flocon, mets source de désuétudes folles
Horreur d'une recette dépourvue d'un sens propre
Raffoler d'un tel flocon est fou. Beurre ôté, c'est un drôle de coup. »
« On dirait du Mallarmé. » dixit mon prof en lisant ces quatre lignes que j'avais écrites.


« J'avais pris une femme de ménage. Elle était entrée dans ma vie comme ça, parce que j'avais tiré sur une petite languette, à la pharmacie. C'était la dernière des six qu'elle avait prédécoupées au bas de son annonce, scotchée sur la vitrine. Une petite languette de papier verticale, avec les huit chiffres de son numéro de téléphone. Toutes les languettes qui m'eussent intéressé, sauf la sienne, sa petite dernière, donc, avaient été arrachées. Et je m'étais dit qu'il était grand temps que je m'y arrête, devant cette vitrine. »
Christian Oster
Une femme de ménage (incipit)
2005

« Dehors, je me retournai. Je lui fis un petit signe, parce que je supporte mal les séparations d'avec les femmes; globalement. Elle y répondit d'un hochement de tête. Après, dans le métro, qui s'ouvrit heureusement vite dans le trottoir, je descendis cacher ma honte. »
Christian Oster
Une femme de ménage
2005

« Quant à moi, donc, je me portais plutôt bien, physiquement, et je me sentais peu à peu rentrer dans la norme, voire dans l'élite. Pas de problèmes, une désespérance en fin de course, un métier, une femme de ménage, il ne me manquait plus que le bonheur. Mais j'avais le temps, je n'entrais que dans ma cinquantième année. »
Christian Oster
Une femme de ménage
2005



« On n’a plus beaucoup de musique en soi pour faire danser la vie, voilà. »
Voyage au bout de la nuit
Louis-Ferdinand Céline


« J'ai été insomniaque ces dernières années, je suis un angoissé. C'est difficile d'être seul quand la nuit tombe. »
Thomes Fersen
Novembre 2005




« Laure était avec moi lorsque pour la première fois de sa vie, elle éternua. Elle fut surprise, puis désemparée. Pas moi. Les éternuements des autres ne me surprennent pas. Ils sont comme les échos des miens. J'ai d'ailleurs tendance, quand quelqu'un éternue près de moi, à sortir un mouchoir. »
Christian Oster
L'imprévu
2005

« Le corps et l'esprit, bon dieu ! »
P.
2005


« Je m'éveillai tôt. Je secouai André mais n'en tirai qu'un râle. Il me fit comprendre, ensuite, en grognant de façon expressive, qu'il ne désirait pas sortir. Moi si, dis-je. J'ai furieusement envie de sortir. Je sortis. »
Christian Oster
Loin d'Odile
2008


« Pour les écrivains à l'audience restreinte, dont je fais partie, les festivals, ou pis, les foires du livre constituent le traquenard suprême. On vous installe derrière une table garnie de vos ouvrages, en général à quelques mètres d'auteurs à succès, vieux routier des lettres habitué aux plateaux télé, actrice stupide narrant sa vie stupide, homme politique qui joue à l'historien, toute la gamme des figures de carnaval… et, tandis qu'on se presse autour de ce beau monde, qu'on l'encense, vous demeurez l'œil vague et le nez au vent, gagné par la certitude que vous exercez le plus ingrat des métiers. »

Deux souvenirs d'avec Marcel Jouhandeau :


« 
"Ses longues mains - une opale à l'annulaire - dansaient le ballet dicté par une voix championne en pianissimos qui distillait des semblants d'aveux, des anecdotes édifiantes, ou encore ce résumé de l'activité sexuelle : 'A vingt ans la semence virile emplit un bol, à quatre-vingts elle se réduit à trois gouttes mais le plaisir n'en est pas altéré. " Durant notre ultime tête-à-tête (il n'y en eu que cinq ou six), il me désigna un manuscrit posé sur la table : 'Selon ma volonté, on ne l'éditera qu'après ma mort. Je viens juste de le terminer.' Il ménagea une seconde de silence avant de placer son effet : 'En aviez-vous eu le soupçon ? C'est un érotique, mon enfant. Voyez-vous, on en décrit jamais mieux le champ de bataille qu'une fois qu'on la déserté." »

« Il ne cessait de répéter qu'en littérature l'observation primait sur l'imagination : "Suivez ma méthode, mon cher enfant. Elle se déroule en trois étapes : d'abord vous ne perdez pas une miette de la réalité - c'est l'essentiel du travail -, puis vous emmagasinez, enfin vous n'avez plus qu'à prélever le miel." »

Les Passants
Christian Giudicelli
2009


« Relire un livre écrit dans sa jeunesse, c'est comme regarder une vieille photographie dans un album de famille. Nous nous reconnaissons dans l'image parce que c'est la même personne, mais en même temps, nous éprouvons un énorme fossé entre ce que nous étions alors et ce que nous sommes aujourd'hui. »
Patrick Modiano
2010



« Dimanche matin. Décembre 1941
Je m'agenouille une fois de plus sur le rugueux tapis de sisal, le visage dans les mains et je demande : ô Seigneur, fais-moi me dissoudre dans un grand sentiment indivisible. Fais-moi accomplir les milles petites tâches quotidiennes avec amour, mais fais jaillir le plus petit acte d'un grand foyer central de disponibilité et d'amour. Alors la nature de ce que l'on fait, le lieu où l'on est ne comptent plus. Mais je n'en suis pas encore là, tant s'en faut. Je crois bien que je vais avaler une vingtaine de cachets de quinine aujourd'hui, je me sens bizarre dans mon hémisphère sud, au–dessous du diaphragme. 
»

« Mardi 26 mai 1942, 9 heures et demie du matin.
J'ai marché le long du quai, dans un vent tiède et rafraîchissant tout ensemble. Nous sommes passés devant les seringas, de petites roses et des sentinelles allemandes. Nous avons parlé de notre avenir : après tout nous avions bien envie de rester ensemble. Je suis totalement incapable de décrire la journée d'hier. En rentrant chez moi le soir, dans la nuit tiède, à la fois légère et alourdie d'avoir bu tout ce chianti blanc, j'ai retrouvé soudain, fugitivement, la certitude qui, en ce moment précis où je tiens un stylo, à de nouveau totalement disparu : un jour je serai écrivain. Les longues nuits que je passerai à écrire, ce seront mes plus belles nuits. Alors tout jaillira de moi, s'écroulera de moi en un flux ininterrompu et sans fin, tout cela qu'aujourd'hui j'emmagasine en moi.
 »

« Jeudi 28 juillet 1942.
Un jour j'écrirai la chronique de nos tribulations. Je forgerai en moi une langue nouvelle adaptée à ce récit, et si je n'ai plus l'occasion de rien noter je conserverai tout en moi. Je m'abrutirai et reviendrai à la vie, je tomberai et me relèverai, et un jour peut-être, un jour lointain, j'aurai de nouveau autour de moi, et pour moi seule, une pièce toute calme où je resterai tout le temps voulu, un an s'il le faut, pour que la vie rejaillisse en moi et que viennent les mots pour porter le nécessaire témoignage.

S'aguerrir et s'endurcir sont deux choses différentes. On confond beaucoup de choses par les temps qui courent. Je crois que je m'aguerris chaque jour, mais je ne m'endurcirai probablement jamais. Toutes sortes de choses commencent à se dessiner nettement en moi. Ceci par exemple : je n'ai pas envie d'être sa femme. Constatons-le avec toute l'impartialité et l'objectivité qui s'imposent : la différence d'âge est trop forte. Je préfère encore être seule mais être là pour tous. »

Une vie bouleversée
Etty Hillesum
Janvier 2010